A la recherche d'une mémoire perceptive pour la forme auditive des mots: apport des études sur l'amorçage perceptif

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L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
À la recherche d’une mémoire perceptive
pour la forme auditive des mots :
apport des études sur l’amorçage perceptif
Pierre Gagnepain
1
, Karine Lebreton
1
et Francis Eustache*
1, 2
1
Laboratoire de Neuropsychologie Cognitive et de Neuroanatomie Fonctionnelle
de la Mémoire Humaine, Équipe mixte de recherche Inserm-Université de Caen E0218
2
EPHE, CNRS UMR 8581, Université René Descartes, Paris 5
RÉSUMÉ
L’amorçage perceptif est un phénomène mnésique induisant une modification
dans le traitement de la forme perceptive d’un stimulus, généralement
bénéfique et se produisant en dehors du champ de la conscience. De nombreux
arguments supportent l’existence d’une mémoire perceptive pour la
forme visuelle des mots sous-tendant les effets d’amorçage perceptif. Dans
le domaine auditif, bien que le postulat d’une mémoire stockant les
représentations de la forme phonologique abstraite des mots et des caractéristiques
spécifiques de la voix soit conforté par la plupart des données de
psychologie expérimentale et de neuropsychologie, certaines contractions
émergent au regard des données de neuro-imagerie fonctionnelle. L’évaluation
appropriée d’une mémoire pour la forme auditive des mots est discutée
à la lumière des diverses limitations soulignées.
In search of perceptual memory for auditory word form:
Contribution of the studies on perceptual priming

*Adresse de correspondance : Inserm-EPHE,Université de Caen/Basse-Normandie, Unité E0218, Laboratoire de
Neuropsychologie, CHU Côte de Nacre, 14033 Caen Cedex, E-mail : neuropsycho@chu-caen.fr
Note : Cet article a suivi la procédure habituelle d’expertise lorsque Juan Segui était directeur de la revue.
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L’AMORCAGE PERCEPTIF :
CONCEPTS ET MÉTHODES
Définition et positionnement
L’amorçage est généralement défini comme un phénomène induisant une
modification, à l’insu du sujet et le plus souvent bénéfique, dans le traitement
d’un stimulus particulier (visage, son, objet, mot, odeur) à la suite
d’une confrontation antérieure avec celui-ci ou avec un
item
apparenté
(de façon perceptive, associative ou sémantique). Du fait qu’ils se manifestent
en dehors du champ de la conscience du sujet, les effets
d’amorçage sont classiquement considérés comme une mesure privilégiée
de la mémoire implicite. Ce concept a été proposé en 1985 dans sa
version moderne par Graf et Schacter par opposition à la mémoire explicite
pour rendre compte des compétences préservées (mémoire implicite)
versus
altérées (mémoire explicite) chez les patients amnésiques. Cette
distinction repose actuellement sur deux principaux critères de définition
: le niveau de conscience (Graf et Schacter, 1985) et l’intentionnalité
du sujet lors de la récupération d’informations (Schacter, Bowers et
Booker, 1989). Ainsi, la mémoire implicite fait référence aux situations
dans lesquelles le sujet ne met pas en jeu volontairement sa mémoire et
n’a pas conscience que sa performance est liée à la rencontre préalable
avec les stimuli, tandis que la mémoire explicite implique une récupération
intentionnelle et donc consciente des informations antérieurement
traitées (comme dans les tâches de rappel et de reconnaissance). Ces
concepts ne renvoient pas à l’existence de systèmes mnésiques distincts
mais sont des termes descriptifs qui qualifient deux expressions (ou
formes) de la mémoire et qui regroupent diverses habiletés dépendantes
de systèmes et de substrats cérébraux différents (voir par exemple le
modèle de Tulving, 1995).
Une multitude de paradigmes d’amorçage ont été développés dans le
domaine visuel ainsi qu’auditif, utilisant divers types de tâches et de
matériels, ce qui a contribué à préciser la méthodologie d’évaluation de ce
phénomène mnésique et à distinguer différentes formes d’amorçage
(pour revue, voir Lebreton, 2002). La distinction la plus communément
admise différencie l’amorçage perceptif qui repose sur les représentations
perceptives ou physiques du matériel et l’amorçage conceptuel (ou
sémantique) qui implique les représentations sémantiques ou associatives
des stimuli. Cette dichotomie perceptif/conceptuel proposée par Tulving
et Schacter (1990) n’est bien évidemment pas aussi tranchée ; des
Amorçage perceptif et mémoire auditive
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processus de nature sémantique pouvant intervenir dans des épreuves
évaluant l’amorçage perceptif et, inversement, des processus perceptifs
pouvant être mis en jeu dans des épreuves destinées à mesurer l’amorçage
conceptuel.
Cette distinction entre amorçage perceptif et conceptuel nous interroge
sur la nature des processus et des représentations qui sont impliqués dans
les effets d’amorçage pour des mots présentés visuellement ou auditivement.
Ces phénomènes reposent-ils sur des représentations et des
processus communs aux deux modalités ? Existe-t-il différentes représentations
perceptives participant aux effets d’amorçage, spécifiques à la
modalité sensorielle testée et aux types de stimuli, et donc distinctes des
représentations lexico-sémantiques communément activées par les deux
modalités ? Afin de mieux comprendre l’implication privilégiée de tel ou
tel type de représentations, nous exposerons brièvement dans un premier
temps les différents critères méthodologiques déterminants dans la mise
en oeuvre des différentes phases d’une épreuve d’amorçage, ainsi que
l’approche structurale de la mémoire constituant actuellement le modèle
interprétatif le plus puissant pour rendre compte des différents effets
d’amorçage perceptif visuel et auditif.
Cependant, les travaux consacrés à l’amorçage perceptif visuel ont bénéficié
d’une investigation plus poussée et l’étude des effets d’amorçage
perceptif auditif reste à ce jour moins documentée. Nous présenterons
dans un second temps les différents travaux de psychologie expérimentale
et de neuropsychologie portant sur l’amorçage perceptif auditif de mots,
que nous discuterons à la lumière de nos connaissances dans le domaine
visuel. Enfin, dans un troisième temps les différentes conclusions seront
analysées au regard des données de l’imagerie cérébrale fonctionnelle.
Aperçu des critères méthodologiques d’évaluation
des effets d’amorçage
La méthodologie d’évaluation des effets d’amorçage est relativement
standardisée et repose sur deux principaux critères.
Premièrement,
les
épreuves comportent toujours deux phases successives qui, dans les paradigmes
couramment employés en neuropsychologie, sont classiquement
séparées par un délai de quelques minutes. Lors de la première phase,
nommée phase d’étude, le sujet est confronté à différents stimuli qualifiés
d’
items
cibles (mots, objets…) sur lesquels il opère un traitement qui peut
être de nature variable (par exemple perceptif/superficiel ou sémantique/
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profond). Intervient ensuite le délai inter-phase au cours duquel il peut
être demandé au sujet d’effectuer une ou plusieurs tâche(s) distractrice(s)
afin d’éviter qu’il n’établisse un lien entre les deux phases de l’épreuve
(exemple : compter à rebours de 3 en 3). Enfin, lors de la seconde phase
nommée phase de test, le sujet réalise une tâche identique ou différente de
l’étude et qui porte sur deux types de stimuli : les
items cibles préalablement étudiés et des items dits contrôles qui n’ont pas fait l’objet d’un
traitement antérieur. L’effet d’amorçage est démontré lorsque la performance pour les items
cibles est significativement différente de celle pour les items contrôles dans le sens d’une supériorité en faveur des
items cibles, par exemple en terme d’exactitude de la réponse ou de rapidité pour la produire.
La seconde caractéristique des paradigmes d’amorçage est que le sujet ne doit pas avoir conscience de se livrer à une activité mnésique. Ce critère primordial n’en est pas moins le plus difficile à contrôler. Il n’est pas garanti en effet que le sujet se conforme exclusivement aux consignes qui lui sont administrées et qu’il ne mette pas en jeu des
stratégies de récupération explicite ou qu’il prenne conscience tout simplement d’avoir déjà rencontré les
items (pour une revue évoquant les différents facteurs expérimentaux entravant la prise de conscience de
l’épisode d’étude, voir Roediger et McDermott, 1993). Plusieurs techniques et procédures ont été développées dans le but, soit d’évaluer a posteriori ce type d’effet potentiel (questionnaire post-expérimental), soit d’en limiter l’impact (présentation rapide des items  nombre important d’ items
…). Toutefois, cette difficulté semble plus importante lorsque les représentations mises en jeu dans l’épreuve d’amorçage sont de nature
sémantique ; les épreuves d’amorçage perceptif restent moins entachées de
telles critiques (pour une discussion de ce point voir Butler et Berry, 2001).
La nature des représentations sollicitées dans l’épreuve d’amorçage
dépend principalement de la nature de l’encodage préalable et du type
d’indices proposés lors de la phase de test. Ainsi, l’amorçage perceptif,
aussi appelé parfois amorçage par répétition ( repetition priming ), est classiquement
mesuré dans des épreuves qui impliquent un traitement perceptif des items
lors de l’étude (par exemple, compter les voyelles d’un
mot ou définir le sens de l’orientation de dessins d’objets) et utilisent lors
du test des indices qui portent sur leurs caractéristiques perceptives, physiques
ou de surface (par exemple des dessins dégradés d’objets ou des
mots présentés très rapidement). En revanche, la mesure d’amorçage conceptuel
repose sur un traitement préalable des propriétés sémantiques (ou
associatives) des stimuli (par exemple faire une phrase) et sur l’emploi
d’indices de nature sémantique lors du test (par exemple le nom de la
catégorie sémantique de l’
item
). De nombreux paradigmes d’amorçage
Amorçage perceptif et mémoire auditive
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perceptif ont été élaborés (Roediger et McDermott, 1993) qui ne sont
finalement limités que par l’ingéniosité des chercheurs. Dans le domaine
visuel, il est évalué par exemple à l’aide de tâches d’identification perceptive
ou de complètement d’
items
(mots, dessins) plus ou moins dégradés
ou incomplets. Les épreuves employées pour mesurer l’amorçage perceptif
auditif sont moins nombreuses. Il existe notamment les tâches de
complètement de trigrammes auditifs (Schacter et Church, 1992), d’identification
de mots avec bruit blanc (Jackson et Morton, 1984 ; Schacter et
Church, 1992) ou avec un filtre passe-bas (Church et Schacter, 1994). La
tâche de complètement de trigrammes auditifs est l’équivalent de la tâche
de complètement de trigrammes visuels et consiste à présenter auditivement
au sujet la première syllabe d’un mot que le sujet doit compléter par
le premier mot qui lui vient à l’esprit. Cette tâche est un exemple parfait
de toute l’ambiguïté existant dans la distinction entre l’amorçage perceptif
et conceptuel, puisqu’elle est communément utilisée pour mesurer
l’un ou l’autre de ces deux types de processus. La tâche d’identification
avec bruit blanc consiste à présenter des mots masqués par un bruit blanc
(un bruit blanc comprend toutes les fréquences du spectre auditif) et
nécessite de la part des sujets qu’ils se focalisent sur les caractéristiques
perceptives des stimuli pour les identifier. La tâche d’identification avec
filtre passe-bas, quant à elle, consiste à ne laisser passer que les fréquences
graves de la voix prononçant les mots, tout en diminuant ou supprimant
les fréquences les plus aiguës (revenant un peu comme entendre un discours
derrière une porte ou un mur).
Conception moderne de l’amorçage perceptif :
l’approche structurale
À la suite des travaux princeps de Warrington et Weiskrantz (1974)
démontrant une préservation des capacités de mémoire implicite chez les
patients amnésiques, différentes dissociations neuropsychologiques puis
expérimentales ont été mises en évidence entre les mesures implicites et
explicites de mémoire (voir Jacoby et Dallas, 1981 ; Tulving, Schacter et
Stark, 1982 et pour revue, voir Roediger et McDermott, 1993). L’interprétation
de ces dissociations a conduit à divers débats théoriques,
particulièrement animés au cours des années 1980, opposant les partisans
d’une approche fonctionnelle de la mémoire humaine à ceux privilégiant,
comme en neuropsychologie, l’existence de multiples systèmes mnésiques.
C’est dans ce contexte que Tulving et Schacter ont postulé, en 1990,
l’existence d’un nouveau système de mémoire pour rendre compte du
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phénomène d’amorçage perceptif : le système de représentation perceptive
ou PRS (pour
Perceptual Representation System
en anglais). Ce cadre théorique
est sans doute le plus documenté et le plus abouti pour rendre
compte des effets d’amorçage perceptif, intégrant des résultats de psychologie
cognitive, de neuropsychologie et de neuro-imagerie fonctionnelle.
Ce système PRS serait en quelque sorte une mémoire perceptive qui
aurait deux fonctions principales. Premièrement, il permettrait de transformer
le percept entrant en une représentation compréhensible pour les
autres systèmes de mémoire symbolique. En d’autres termes, il aurait une
fonction d’interface entre les systèmes perceptifs primaires et les systèmes
mnésiques de plus haut niveau tels que la mémoire sémantique et la
mémoire épisodique. La mémoire épisodique permet la reviviscence des
événements passés de notre vie dont le souvenir est lié au contexte
temporo-spatial d’acquisition.
La mémoire sémantique est associée à la
mémoire des connaissances indépendantes de leur contexte temporospatial
d’acquisition, relatives au monde, aux objets et aux diverses régularités,
sans que l’objet donnant lieu à la réflexion ne soit physiquement
présent (pour revue Eustache, 1996 ; Wheeler, Stuss et Tulving, 1997 ;
Tulving, 2002 ; Eustache et Desgranges, 2003). Deuxièmement, le rôle du
PRS serait d’améliorer la qualité des traitements perceptifs par l’intermédiaire
des représentations perceptives stockées en son sein et ce,
particulièrement lorsque les conditions perceptives sont dégradées. Le
principal corrélat expérimental de cette fonction serait les effets d’amorçage
perceptif. Tulving et Schacter (1990) postulent ainsi qu’il existe un
mode perceptif d’opération cognitive, indépendant des processus en
mémoire épisodique de remémoration consciente et qui reflète les différents
effets d’amorçage perceptif observés. Au contraire, les performances
aux tests explicites classiques dépendent des ressources de la mémoire
épisodique et de la mémoire sémantique. Selon Tulving et Schacter
(1990), les tâches d’amorçage conceptuel reposeraient, quant à elles, principalement
sur un ajout ou une modification d’informations en mémoire
sémantique.
La question qui s’impose alors, étant donné l’essence même du PRS,
concerne la nature des différentes informations dont la « pertinence perceptive
» nous permet de nous adapter à notre environnement perceptif
riche et complexe, nous fournissant ainsi les éléments les plus adéquats
au bon fonctionnement de nos aptitudes perceptives et mnésiques. Originellement,
Schacter (1990, 1992, 1994) postula l’existence de trois
sous-systèmes PRS : 1) le système de la forme visuelle des mots, 2) le
système de la description structurale des objets, 3) le système de la forme
auditive des mots. Cependant, des données plus récentes, notamment de
Amorçage perceptif et mémoire auditive
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neuro-imagerie, distingueraient également des systèmes corticaux dédiés
au traitement et au stockage des représentations implicites de la forme
perceptive des visages (e.g. Henson, Shallice, Gorno-Tempini et
Dolan, 2002) et des objets sonores (Bergerbest, Ghahremani et
Gabrieli, 2004). Ces trois sous-systèmes décrits par Schacter (1990,
1992, 1994) partagent les caractéristiques communes du PRS : ils
opèrent à un niveau pré-sémantique, c’est-à-dire à un niveau qui ne
demande pas l’accès à la signification ; ils sont mis en oeuvre dans des
expressions non conscientes de la mémoire des expériences passées ; ils
sont vraisemblablement sous la dépendance de systèmes corticaux qui
diffèrent selon le type de matériel encodé. Toutefois, contrairement aux
travaux conduits dans le domaine visuel (pour revue, voir Schacter,
Dobbins et Schnyer, 2004), les arguments en faveur de l’existence d’un
PRS de la forme auditive des mots, opérant à un niveau pré-sémantique
et possédant des caractéristiques communes au réseau cérébral dédié à la
perception auditivo-verbale, restent encore à étayer. En effet, la distinction
entre un PRS de la forme visuelle des mots et un PRS de la forme
auditive des mots fait l’objet d’un débat important qui concerne différents
domaines scientifiques connexes à l’étude de la mémoire humaine,
tels que la perception visuo-verbale ou auditivo-verbale et plus généralement
le langage (pour revue voir Price, Winterburn, Giraud, Moore et
Noppeney, 2003 ; Cohen, Jobert, Le Bihan et Dehaene, 2004). Seule la
congruence de ces différentes sources d’inférence apportera des arguments
décisifs dans la modélisation des phénomènes d’amorçage
perceptif auditif. La recherche d’un réseau cérébral commun à la perception
auditive et aux mécanismes d’amorçage perceptif auditif en est le
véritable enjeu.
Ainsi, nous aborderons les différents travaux portant sur l’amorçage
perceptif auditif de mots issus de la psychologie expérimentale et de la
neuropsychologie. Nous tenterons d’extraire les différentes similarités
existantes entre les données portant sur l’amorçage perceptif visuel et
auditif, afin d’interroger l’idée d’un système mnésique perceptif alloué à
la forme auditive des mots fonctionnant de manière indépendante mais
régi par les mêmes « lois » que le PRS de la forme visuelle des mots. En
outre, cette interrogation est indissociable d’une réflexion sur la nature
des représentations sous-tendant les effets d’amorçage perceptif auditif
et des différents liens unissant ces représentations. Enfin, la confrontation
de ces données avec les résultats récents de neuro-imagerie
fonctionnelle nous fournira des arguments nouveaux et nous conduira
à soulever diverses limites aux recherches actuelles sur l’amorçage
perceptif.
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L’AMORÇAGE PERCEPTIF AUDITIF DE MOTS :
DONNÉES DE PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE
ET DE NEUROPSYCHOLOGIE
L’amorçage perceptif auditif : un phénomène
pré-sémantique ?
L’hypothèse concernant la nature perceptive et par conséquent pré-sémantique
du système de mémoire sous-tendant les effets d’amorçage perceptif
auditif est originellement issue des études portant sur l’impact de la manipulation
de la profondeur d’encodage des
items
. Cette variation expérimentale,
introduite lors de la phase d’étude de l’épreuve d’amorçage, consiste à
demander au sujet, par exemple, soit de juger la hauteur de la voix prononçant
les mots (encodage superficiel ou perceptif), soit de déterminer la
catégorie sémantique des
items
(encodage profond ou sémantique). Lors
d’une tâche d’identification de mots avec bruit blanc, ainsi qu’avec une tâche
de complètement de trigrammes auditifs, Schacter et Church (1992) ont
démontré qu’une telle manipulation de la profondeur d’encodage des
items
cibles n’affecte pas l’amplitude d’amorçage (figure 1a), alors qu’elle a un effet
sur les performances en mémoire explicite : les scores de reconnaissance des
mots sont en effet nettement améliorés par un encodage profond des
items
(figure 1b). Cette dissociation expérimentale entre les performances implicites
et explicites a également été rapportée depuis de nombreuses années
dans le domaine visuel (Jacoby et Dallas, 1981 ; Kirsner
et al.
, 1983 ; Graf et
Mandler, 1984 ; Graf et Schacter, 1985 ; Roediger, Weldon, Stadler et Riegler,
1992 ; pour revue, voir Roediger et McDermott, 1993). L’ensemble de ces
résultats étaye le postulat de l’existence
de différents systèmes de mémoire
perceptive spécifiques au matériel, sous-tendant les effets d’amorçage perceptif
auditif et visuel pour les mots, indépendants des représentations
sémantiques et des processus de récupération explicite. Toutefois, l’idée que
les phénomènes d’amorçage seraient indépendants des mécanismes de récupération
explicite est une thématique très vaste, notamment concernant l’état
de conscience associé aux effets d’amorçage, et ne pourra être abordée dans
cet article.
L’idée selon laquelle l’amorçage perceptif auditif représente un phénomène
pré-sémantique est confortée également par des études de
neuropsychologie et notamment par les données relatives au cas du
patient JP (Schacter, McGlynn, Milberg et Church, 1993a). Après un accident
vasculaire de l’artère cérébrale moyenne gauche, le patient JP
présentait une lésion englobant la majorité du lobe temporal postérieur
Amorçage perceptif et mémoire auditive
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L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
inférieur et moyen gauche. Bien que la compréhension du langage sur
entrée auditive du patient JP était sévèrement altérée, celui-ci ne souffrait
pas de troubles majeurs de lecture ou de dénomination d’images. Ce
patient n’avait pas de difficulté pour reconnaître les lettres et les chiffres
sur entrée auditive, ainsi que les sons de l’environnement. Afin de comprendre
le sens du mot entendu, il utilisait l’écriture comme stratégie de
compensation car il n’était pas atteint de déficit sémantique sur entrée
visuelle. Alors que les performances en mémoire explicite et en compréhension
pour ces mêmes
items
étaient très altérées, les effets d’amorçage
perceptif auditif étaient totalement préservés (figure 1c).
D’après Schacter
et al.
(1993
a
), cette préservation reposerait sur l’absence d’atteinte des
régions auditives de l’hémisphère droit ainsi que sur la préservation partielle
du gyrus supramarginal et/ou angulaire gauche, régions connues
pour être impliquées dans le traitement phonologique. Ainsi, par extension
des travaux réalisés dans le domaine visuel et en accord avec la
théorie du PRS, Verfaellie, Keane et Johnson (2000) ont suggéré que
l’amorçage auditif dépendrait des régions du cortex auditif associatif.
L’hypothèse relative à l’existence de mémoires perceptives distinctes stockant
les représentations implicites de la forme visuelle des mots et de la
forme auditive des mots, indépendantes des représentations lexicosémantiques,
semble être confortée par la plupart des données. Toutefois,
il n’est pas exclu que les effets d’amorçage reposent également sur un
système de représentations dites « amodales » ou lexico-sémantiques et
indépendantes de la forme perceptive des stimuli (Buckner, Koutstaal,
Schacter et Rosen, 2000 ; pour revue, voir Bowers, 2000). En accord avec
cette assertion, il a été montré que des changements extrêmes de la forme
perceptive des stimuli entre les phases d’étude et de test, comme la modalité
sensorielle de présentation des stimuli, bien que réduisant
considérablement l’amplitude de l’amorçage, ne l’éliminent pas totalement
(pour revue, voir Schacter, Chiu et Ochsner, 1993
b
; Roediger et
McDermott, 1993). Afin de déterminer si l’amorçage auditif pour les
mots dépend effectivement des régions du cortex auditif associatif comme
l’affirme la théorie du PRS ou plutôt d’une région « amodale », Swick,
Miller et Larsen (2004) ont récemment investi l’amorçage auditif chez des
patients présentant une alexie pure. Ces patients ne peuvent plus accéder
à la forme visuelle des mots ce qui les contraint à réaliser une lecture du
mot qualifiée de lettres par lettres, consécutivement à une atteinte des
régions occipito-temporales gauche épargnant le cortex auditif. De plus,
compte tenu de leur atteinte en lecture, ces patients ne présentent évidemment
pas d’effet d’amorçage pour la forme visuelle des mots. Swick
et al.
(2004) rapportent également que les patients alexiques montrent
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L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
Figure 1. Les graphes a) et b) représentent les pourcentages moyens d’identification
des items cibles (barres noires) et des items contrôles (barres
blanches) (a) ainsi que les scores moyens de reconnaissance (b), obtenus lors
d’un encodage sémantique et perceptif des items cibles (D’après les données
de Schacter et Church, 1992). [Le score de reconnaissance est calculé en soustrayant
le nombre de réponses correctes pour les items cibles (Hits) au
nombre d’erreurs pour les items contrôles (Fausses alarmes, FA)]. Le graphe
c) représente les pourcentages moyens d’amorçage obtenus chez le patient JP
et des sujets contrôles (D’après les données de Schacter et al., 1993a). [Le
pourcentage d’amorçage est obtenu en soustrayant le pourcentage d’items
contrôles identifiés au pourcentage d’items cibles identifiés]. ** : différences
significatives à p < 0,001.
Figure 1. The a) and b) graphs represent the identification proportions of the target
items (black lines) and the control items (white lines) (a) and the recognition scores
(b), got after a semantic and perceptual encoding of the target items (by Schacter and
Church, 1992). [Recognition score is computed by subtracting the number of mistakes
on the control items (False alarms, FA) from the number of correct answers a
target items (Hits)]. The c) graph represents the priming score got by patient JP (by
Schacter et al., 1993, a). [The priming score is computed by subtracting the percentage
of identified control items from the percentage of identified target items]. **:
Significant differences at p<0.001.
Amorçage perceptif et mémoire auditive
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significativement moins d’amorçage auditif que les sujets contrôles lors
d’une tâche de décision lexicale. En fait, le degré d’implication de ce
système « amodal » dans les effets d’amorçage dépendrait de la nature de
la tâche employée pour évaluer les effets d’amorçage. Par exemple, si une
tâche ne focalise pas suffisamment le sujet sur les aspects perceptifs du stimulus
lors de l’étude, il est hautement probable que celui-ci active
fortement les représentations sémantiques du stimulus (en plus de ses
représentations perceptives). Dans ces conditions, les effets d’amorçage
ne reflètent alors plus la participation exclusive d’un éventuel système
PRS. De telles remarques peuvent également s’appliquer à la nature des
représentations mises en jeu lors du test. En effet, selon la description initiale
de Tulving et Schacter (1990), le système qui sous-tend les effets
d’amorçage perceptif permet d’améliorer la qualité du traitement perceptif
sur des
items
et ce particulièrement lorsque les conditions
perceptives sont dégradées. Seules les tâches répondant à ce dernier
critère se soustrairont donc des processus sémantiques, et impliqueront
de manière prépondérante les représentations perceptives stockées au sein
du PRS. Ainsi, il est aisément concevable que les effets d’amorçage dans la
tâche employée par Swick
et al.
(2004) reposent majoritairement sur les
représentations lexico-sémantiques des mots qui sont altérées chez ces
patients comme l’attestent leurs performances très dégradées en dénomination
d’images (
Boston Naming Test
). Ces considérations soulignent
donc la nécessité de s’interroger sur la mise en oeuvre d’une évaluation
appropriée pour mettre en exergue cette mémoire perceptive auditive.
Représentations sous-tendant l’amorçage perceptif
auditif : nature et organisation
La manipulation des attributs perceptifs entre la phase d’étude et de test
d’une épreuve d’amorçage représente la méthode d’étude privilégiée pour
identifier la nature des représentations sous-tendant les effets d’amorçage.
Celle-ci consiste à introduire une variation perceptive entre l’information
qui est encodée en mémoire lors de l’étude et qui constitue une trace
mnésique, et l’information qui est proposée lors du test constituant un
indice à la récupération de cette trace mnésique. Ainsi, l’étude de
l’influence de ces manipulations perceptives sur l’amplitude des effets
d’amorçage fournit des éléments d’informations sur la nature des représentations
qui sont encodées au sein du système et sur lesquelles repose la
récupération en mémoire. Dans le domaine visuel, les travaux ont montré
que la manipulation des caractéristiques graphiques des mots entre la
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phase d’étude et de test diminuait l’amplitude des effets d’amorçage (e.g.
Graf et Ryan, 1990). Les études de ce type portant sur l’amorçage auditif
de mots sont peu nombreuses et ont principalement manipulé les attributs
perceptifs de la voix, tels que le genre de la voix (masculin
versus
féminin), différents types de voix au sein d’un même genre, la fréquence
fondamentale (Fo) ou encore les contours prosodiques.
Globalement, les différentes études ont montré que l’amplitude des effets
d’amorçage perceptifs auditifs évaluée, soit par une tâche d’identification
avec bruit blanc (Schacter et Church, 1992 ; Goldinger, 1996 ; Sheffert,
1998 ; Pilotti, Bergman, Gallo, Sommers et Roediger, 2000a ; Pilotti, Gallo
et Roediger, 2000
b
; Pilotti, Meade et Gallo, 2003), soit par une tâche
d’identification avec filtre passe-bas (Pilotti
et al.
, 2000a ; Pilotti
et al.
,
2000b ; Sommers, 1999 ; Sheffert, 1998 ; Church et Schacter, 1994), ou
encore par une tâche de complètement de mots (Pilotti
et al.
, 2000b ;
Schacter et Church, 1992 ; mais voir également Pilotti
et al.
, 2000a), est
affectée consécutivement à un changement dans la voix prononçant les
items
entre la phase d’étude et de test (effet du changement de voix, voir
figure 2a). Cependant, quelques nuances peuvent être apportées à
l’ensemble de ces résultats. En effet, dans certaines études aucun effet du
changement de voix n’est observé avec une tâche d’identification avec
bruit blanc (Jackson et Morton, 1984 ; Schacter et Church, 1992 ; Sheffert,
1998). D’après Schacter et Church (1992), cette apparente antinomie
des résultats s’expliquerait par le fait que l’hémisphère droit (HD) jouerait
un rôle spécial dans le traitement et la représentation de l’information
de la voix et que les capacités du traitement auditif de cet hémisphère
seraient altérées par la présence de bruits. Selon ces auteurs, l’utilisation
du bruit blanc dans la tâche d’identification minimiserait la contribution
de l’HD dans l’amorçage et par conséquent réduirait la probabilité
d’observer un effet du changement de voix. Les résultats de Pilotti
et al.
(2000a) apportent des arguments en faveur de cette interprétation
puisqu’ils ont mis en évidence un effet délétère du changement de voix
lors d’une tâche d’identification avec bruit blanc uniquement lorsque le
ratio signal/bruit était peu important mais pas lorsqu’il était élevé,
notamment au même niveau que celui des expériences de Schacter et
Church (voir également Pilotti
et al.
, 2000b). Schacter et Church (1992)
ont ainsi suggéré que l’HD jouerait un rôle prépondérant dans les effets
d’amorçage perceptif « spécifique » mesurés dans les situations sans
changement de voix entre les deux phases de l’épreuve (voir cependant,
Sheffert, 1998 et Goldinder, 1996 pour une interprétation dans le cadre
d’une approche unitaire de la mémoire).
Amorçage perceptif et mémoire auditive
555
L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
En outre, Church et Schacter (1994) ont également exploré l’effet de la
manipulation des caractéristiques prosodiques émotionnelles (joie
versus
colère) et syntagmatiques (question
versus
affirmation) ainsi que la fréquence
fondamentale (Fo) de la voix entre la phase d’étude et de test de
l’épreuve d’identification avec filtre passe-bas. Leurs résultats ont révélé
un effet délétère du changement de ces différentes variables sur l’amplitude
de l’amorçage, alors que les performances explicites au test de
reconnaissance n’étaient pas affectées.
L’ensemble de ces travaux, et en particulier l’existence d’effet délétère du
changement de voix sur l’amorçage, est en accord avec l’hypothèse d’un
PRS sous-tendant les effets d’amorçage qui s’appuierait sur des caractéristiques
physiques spécifiques du matériel d’étude. De plus, il suggère que
la fréquence fondamentale et l’information prosodique seraient des
médiateurs importants des représentations acoustiques spécifiques de la
voix stockées dans ce système. Schacter et Church (1992 ; Church et
Schacter, 1994) ont émis l’hypothèse de l’existence de deux représentations
différentes sous-tendant les effets d’amorçage perceptif auditif : des
représentations des caractéristiques acoustiques spécifiques de l’information
auditivo-verbale et des représentations des caractéristiques
phonologiques abstraites de l’information. De plus, les auteurs suggèrent
que ces deux types de représentations impliqueraient préférentiellement
l’un ou l’autre des hémisphères cérébraux, droit et gauche, respectivement.
Cette hypothèse de latéralisation repose sur le fait que l’effet du
changement de voix dépend de l’absence ou de la présence du bruit blanc
lors de la tâche d’identification qui perturberait le traitement des composantes
acoustiques spécifiques de la voix réalisé par l’HD. En accord avec
cette assertion, il a été démontré l’existence d’une spécialisation hémisphérique
fonctionnelle dans le traitement auditif : l’hémisphère gauche
(HG) serait plutôt impliqué dans l’analyse phonétique alors que l’HD
serait impliqué dans les traitements perceptifs de la hauteur (Zatorre,
1993). De plus, Belin, Zatorre, Lafaille, Ahad et Pike (2000) observent que
le sillon temporal supérieur est une région spécifiquement sensible à la
voix pour les deux hémisphères mais de manière plus forte pour l’HD. La
présomption de l’existence de ces deux types de représentations s’étaye
principalement sur le fait que, lors d’un changement des caractéristiques
perceptives de la voix entre l’étude et le test, qu’il soit fin (fréquence fondamentale)
ou plus important (genre de la voix), il existe une diminution
de l’amorçage mais jamais une disparition. En effet, puisque l’amplitude
d’amorçage diminue lorsque la voix change entre l’étude et le test, cela
signifie que les sujets ont maintenu en mémoire implicite la voix ou
556
Pierre Gagnepain • Karine Lebreton • Francis Eustache
L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
d’autres caractéristiques acoustiques entre l’étude et le test. En revanche,
la présence d’un effet d’amorçage résiduel, même lorsque la voix change
entre l’étude et le test, implique qu’il existe également une forme d’amorçage
non-spécifique qui résulte de la répétition du même mot,
indépendamment de la voix ou d’autres informations spécifiques à la
voix. Les effets d’amorçage ne reposent donc pas totalement sur des attributs
perceptifs spécifiques mais également sur des informations
phonologiques abstraites (voir Peretz, Lussier et Béland, 1998, pour une
démonstration originale de l’importance des représentations phonologiques
dans l’émergence des effets d’amorçage perceptif, basée sur le rôle
différentiel de la structure syllabique chez les Anglais et les Français).
Cette hypothèse de deux types de représentations latéralisées a également
rencontré une forte popularité dans les études en modalité visuelle, et
notamment à partir des travaux de l’équipe de Marsolek (Marsolek,
Kosslyn et Squire, 1992 ; Marsolek, Squire, Kosslyn et Lulenski, 1994 ;
Marsolek, 1995 ; Marsolek, Schacter et Nicholas, 1996 ; Marsolek, 1999 ;
Lebreton, Desgranges, Landeau, Baron et Eustache, 2001 ; Kroll, Yonelinas,
Kishiyama, Baynes, Knight et Gazzaniga, 2003). Par exemple, les
études réalisées avec la technique de présentation en champ visuel divisé
par Marsolek
et al.
(1992) ont révélé que les effets du changement des
caractéristiques des informations de surface visuelle des mots n’apparaissent
que lorsque les stimuli cibles sont présentés à l’hémichamp gauche/
HD, mais pas quand ils sont présentés à l’hémichamp droit/HG. Les
études de neuropsychologie sur l’amorçage perceptif visuel chez les
patients porteurs de lésions focales sont également une source d’inférences
complémentaires qui confortent l’existence de représentations
spécifiques et abstraites latéralisées. En effet, Gabrieli, Fleischman, Keane,
Reminger et Morrell (1995) ont rapporté le cas du patient MS qui présentait
une lésion du cortex occipital droit primaire et secondaire, atteignant
également une partie du cortex extrastrié. L’étude de ce patient révéla une
amplitude d’amorçage comparable à celle des sujets témoins lorsque la
police de caractère changeait entre la phase d’étude et de test, c’est-à-dire
lorsque l’amorçage repose sur des représentations perceptives abstraites
(voir également Vaidya, Gabrieli, Verfaellie, Fleischman et Askari, 1998).
Bien que l’existence de deux types de représentations perceptives distinctes
sous-tendant les effets d’amorçage perceptif auditif semble être
confortée par de nombreuses données, il paraît plus adéquat de considérer
la relation entre ces deux représentations au sein d’une même trace
plutôt que de les envisager comme deux représentations indépendantes
participant aux effets d’amorçage. L’étude de Schacter, Church et Bolton
Amorçage perceptif et mémoire auditive
557
L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
(1995) chez des patients amnésiques apporte des éléments de compréhension
sur la nature des relations qu’entretiennent ces représentations
perceptives spécifiques et abstraites de la forme auditive des mots. Alors
qu’ils observent un effet délétère du changement de voix sur l’amplitude
d’amorçage pour le groupe contrôle, aucun effet n’est montré chez les
amnésiques (figure 2b). Notons toutefois que, malgré l’absence d’effet de
changement de voix chez les patients amnésiques, ceux-ci présentent globalement
autant d’amorçage que les sujets normaux (figure 2b, voir
également Schacter, Church et treadwell, 1994a). Ce résultat a également
été répliqué avec des sujets âgés (Schacter, Church et Osowiecki, 1994b ;
voir cependant Pilotti
et al.
, 2003), ainsi que dans le domaine visuel avec
des patients amnésiques qui n’étaient pas sensibles au changement de
typographie des mots contrairement aux sujets contrôles (Kinoshita et
Wayland, 1993, voir cependant Vaiyda
et al., 1998). Selon Schacter et collaborateurs,
la présence d’un effet du changement de voix chez les sujets
normaux repose sur l’existence d’un lien lors de l’encodage entre l’information
sur la forme phonologique d’un mot et l’information acoustique
spécifique à la voix. Or, d’après les auteurs, il est possible que la création
de ce lien ne soit permise qu’avec la participation du système limbiquediencéphalique
qui est lésé chez les amnésiques (pour une interprétation
similaire voir également Schacter et Church, 1995). Les auteurs argumentent
leur propos sur la base de nombreuses investigations qui ont mis en
évidence que la fonction principale du système limbique-diencéphalique
est de relier ensemble les sorties de différents systèmes et sous-systèmes
(Moscovitch, 1994 ; Nadel et Moscovitch, 1997 ; pour revue voir Eichenbaum,
2000). Les auteurs proposent alors de décrire deux formes
d’amorçage qu’ils nomment amorçage de Type A et de Type B (pour une
revue récente sur cette hypothèse, voir Schacter et al., 2004). L’amorçage
de Type A serait sous-tendu par les représentations perceptives phonologiques
abstraites de la forme auditive des mots et serait préservé chez les
amnésiques. L’amorçage de Type B résulterait quant à lui d’une interaction
ou d’un lien lors de l’encodage entre les représentations spécifiques
de la voix et les représentations de la forme phonologique abstraite,
permis par des structures limbiques-diencéphaliques (notamment la formation
hippocampique) habituellement dévolues à la mémorisation
explicite. Il serait prévalent chez les sujets sains et rendrait compte des
effets de changement de voix. L’hypothèse de deux types d’amorçage a
récemment été confortée de manière expérimentale dans notre laboratoire
(Gagnepain, Lebreton et Eustache, soumis), puisque nous avons pu
démontrer la présence d’un effet de changement de voix sur l’amplitude
d’amorçage uniquement lorsque la phase d’étude impliquait une situation
558 Pierre Gagnepain • Karine Lebreton • Francis Eustache
L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
d’encodage en attention pleine mais pas en attention divisée, simulant
ainsi avec cette dernière situation connue pour altérer les processus explicites,
les résultats obtenus avec les patients amnésiques par Schacter et al.
(1995). De plus, bien que les patients amnésiques ne montrent pas d’effet
de changement de voix contrairement aux sujets contrôles, leur score
général d’amorçage est comparable aux témoins. Ce résultat, selon les
Figure 2. Les graphes représentent les pourcentages moyens d’amorçage
obtenus chez des sujets adultes jeunes (a), d’après les données de Church et
Schacter (1994) et chez des patients amnésiques (b), d’après les données de
Schacter et al. (1995) lorsque la voix est identique et lorsque la voix est différente
entre la phase d’étude et de test. a : Effet du changement de voix. * :
différences significatives à p < 0,05. ns : différences non significatives.
Figure 2. The graphs represent the proportion of priming got by young adult subjects (a),
by Church and Schacter (1994) and with amnesic patients (b), by Schacter et al. (1995)
when the voice is identical and when the voice is different between study phase and test. a:
Voice change effect. * : Significant differences at p<0.05. ns : no significant differences.
Amorçage perceptif et mémoire auditive 559
L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
auteurs, est un indice de la relation qu’entretiennent les deux types
d’amorçage : les traitements impliqués dans ces deux types d’amorçage ne
seraient sûrement pas additifs et pourraient même s’inhiber mutuellement.
Ainsi, lorsque le processus d’amorçage de type B est altéré,
l’amorçage de type A pourrait être prévalent, ce qui expliquerait que
l’amplitude générale d’amorçage ne soit pas dégradée chez les patients,
alors que la qualité du pattern d’amorçage est altérée.
APPORT DE L’IMAGERIE CÉRÉBRALE
FONCTIONNELLE
L’imagerie cérébrale fonctionnelle, qu’elle soit réalisée en tomographie
par émission de positons (TEP), en imagerie par résonance magnétique
fonctionnelle (IRMf), ou en électrophysiologie (électroencéphalographie,
EEG ou magnétoencéphalographie, MEG), permet de mesurer l’activité
cérébrale durant la réalisation d’une tâche cognitive. L’ensemble des
travaux consacrés aux effets d’amorçage a mis en évidence l’existence
d’un corrélat neuro-fonctionnel de l’amorçage se traduisant par une
diminution relative d’activité cérébrale pour les items amorcés comparés
aux items non amorcés : phénomène connu sous le nom de « repetition
suppression ». Celui-ci est observé quelle que soit la nature, perceptive ou
conceptuelle, des effets d’amorçage. Il a été interprété comme reflétant un
principe d’économie cérébrale qui rend compte d’une belle parenté entre
un processus psychologique (l’effet d’amorçage) et sa traduction neurophysiologique.
En d’autres mots, la répétition d’un stimulus
s’accompagne d’une diminution d’activité cérébrale facilitant le traitement
de ce dernier. Par contre, il est classiquement rapporté que la
récupération explicite est, quant à elle, plus fréquemment couplée à des
augmentations d’activité cérébrale et ce, dans des régions différentes de
celles impliquées dans l’amorçage. Cette dichotomie (amorçage/réduction
versus explicite/augmentation) n’est probablement pas aussi simpliste et
fait actuellement l’objet d’intenses débats sur la signification fonctionnelle
de ces changements dans l’activité corticale (e.g., Wiggs et Martins, 1998 ;
Schacter et Buckner, 1998 ; Henson et Rugg, 2003 ; Henson, 2003 ; Dobbins,
Schnyer, Verfaellie et Schacter, 2004 ; Schacter et al., 2004).
Dans le domaine visuel (pour revue voir, Lebreton et Eustache, 2002), de
nombreux travaux ont montré que ces diminutions d’activité cérébrale associées
aux effets d’amorçage pour des mots étaient localisées majoritairement
560 Pierre Gagnepain • Karine Lebreton • Francis Eustache
L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
dans les régions du cortex occipital extrastrié (Squire, Ojemann, Miezin,
Petersen, Videen et Raichle, 1992 ; Buckner, Petersen, Ojemann, Miezin,
Squire et Raichle, 1995 ; Backman, Almkvist, Andersson, Nordberg, Winblad,
Reineck et Langström, 1997 ; Schacter, Badgaiyan et Alpert, 1999 ;
Yasuno, Nishikawa, Tokunaga, Yoshiyama, Nakagawa, Ikejiri, Oku,
Hashikawa, Tanabe, Shinozaki, Sugita, Nishimura et Takeda, 2000 ;
Henson, 2001) et préférentiellement dans les régions du gyrus fusiforme
pour des objets (Buckner, Goodman, Burock, Rotte, Koutstaal, Schacter,
Rosen et Dale, 1998 ; Badgaiyan, 2000 ; Lebreton et al., 2001 ; Vuilleumier,
Henson, Driver et Dolan, 2002 ; Simons, Koutstaal, Prince, Wagner
et Schacter, 2003 ; Dobbins et al., 2004).
Contrairement à ce qu’on pouvait penser, les rares études ayant évalué les
substrats cérébraux sous-tendant les effets d’amorçage auditif pour des
mots n’ont pas mis en évidence de diminution d’activité cérébrale dans
les régions du cortex auditif associatif (Badgaiyan, Schacter et Alpert,
1999 ; Badgaiyan, Schacter et Alpert, 2001 ; Carlesimo, Turriziani, Paulesu,
Gorini, Caltagirone, Fazio et Perani, 2003). Bien au contraire, les
résultats ont révélé, dans ces trois études, des diminutions d’activité cérébrale
dans une région du cortex extrastrié occipital, similaire à la région
impliquée dans l’amorçage visuel de mots. Ces résultats semblent donc en
désaccord avec l’hypothèse de sous-systèmes et substrats cérébraux distincts
traitant les représentations perceptives de la forme visuelle et
auditive des mots. Afin de mieux cerner la nature des traitements réalisés
par cette région du cortex extrastrié, Badgaiyan et ses collaborateurs ont
manipulé la modalité sensorielle de présentation des stimuli (visuelauditif
ou auditif-visuel ; Schacter et al., 1999 ; Badgaiyan et al., 1999),
ainsi que la voix entre les deux phases de l’épreuve d’amorçage (Badgaiyan
et al., 2001). Consécutivement à la manipulation de la modalité
sensorielle de présentation, c’est-à-dire lorsque l’amorçage résiduel repose
sur des représentations non perceptives, la réduction d’activité cérébrale
dans la région du cortex extrastrié n’est plus observée (Badgaiyan et al.,
1999 ; Schacter et al., 1999 ; Badgaiyan et al., 2001 ; Carlesimo et al.,
2003). De plus, l’absence d’implication du cortex extrastrié dans les effets
d’amorçage avec changement de modalité est également confirmée par
l’étude du patient MS décrit par Gabrieli et al. (1995). Ce patient, porteur
d’une lésion occipitale droite, présentait un déficit dans une tâche
d’amorçage sans changement de modalité, alors qu’il montrait des effets
d’amorçage normaux dans la condition d’amorçage avec changement de
modalité. Ces données signifient donc que les effets d’amorçage auditif et
visuel, qui dépendent d’une région du cortex extrastrié, ne relèvent pas de
processus lexico-sémantiques ou « amodaux ». En revanche, lorsque la
Amorçage perceptif et mémoire auditive 561
L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
voix est manipulée, Badgaiyan et al. (2001) observent une réduction de
l’activité cérébrale dans une région du cortex extrastrié gauche similaire
dans les deux conditions, avec et sans changement de voix (notons toutefois
qu’ils n’observent pas d’effet d’amorçage d’un point de vue
comportemental). Ainsi, la participation d’une région du cortex extrastrié
aux effets d’amorçage auditif dépendrait du maintien entre la phase
d’étude et de test de l’épreuve d’amorçage de la modalité sensorielle de
présentation, mais pas des caractéristiques perceptives spécifiques des stimuli.
Selon Badgaiyan et al. (1999, 2001), cette région serait dévolue au
traitement des caractéristiques phonologiques abstraites des stimuli
cibles. Les auteurs argumentent leur propos en distinguant l’aire V3A au
sein du cortex extrastrié, qui serait impliquée dans le traitement d’informations
non visuelles issues aussi bien de la modalité auditive que
visuelle. Cette région procéderait donc à un niveau de traitement suffisamment
abstrait lors d’une tâche d’amorçage auditif pour que les effets
d’amorçage subsistent à un changement des caractéristiques perceptives
de la voix, mais ces traitements ne seraient pas suffisamment abstraits
pour être opérationnels lors d’une épreuve d’amorçage avec changement
de modalité. Le rôle exact que joue l’aire V3A dans les effets d’amorçage,
aussi bien auditif que visuel, reste encore mal défini et nécessite de plus
amples investigations. De plus, ces travaux de neuro-imagerie présentent
certaines limites méthodologiques qui restreignent l’interprétation des
données et interrogent sur la nature des processus qui sont mesurés. En
effet, ces études ont toutes utilisé une tâche de complètement de trigrammes
auditifs qui est relativement impure d’un point de vue perceptif
(Lebreton, 2002) et qui minimise l’information véhiculée par la voix. Si
l’on désire étudier le fonctionnement d’une mémoire perceptive stockant
les formes auditives des mots, il paraît plus adéquat de proposer une
tâche maintenant l’information auditivo-verbale dans son intégralité et
dégradant la qualité du percept entrant, ce qui n’est pas le cas de la tâche
de complètement de trigrammes auditifs.
Récemment, Bergerbest et al. (2004) ont utilisé une tâche de décision
animal/non animal pour des sons de l’environnement, consistant à
décider le plus rapidement possible si le son entendu correspond à un cri
d’animal ou pas. Cette tâche implique un traitement plus important des
représentations acoustiques que lors de la tâche de complètement de trigrammes
auditifs. Les auteurs ont ainsi montré la présence de
diminutions d’activité cérébrale localisées dans les régions auditives du
gyrus temporal supérieur droit et du sillon temporal supérieur bilatéral
associées aux sons de l’environnement préalablement amorcés. Ces résultats
supportent l’idée que l’amorçage par répétition est en partie sous562
Pierre Gagnepain • Karine Lebreton • Francis Eustache
L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
tendu par des régions du néocortex spécifiques à la modalité de présentation.
En accord avec cette interprétation, Marinkovic, Dhond, Dale,
Glessner, Carr et Halgren (2003) ont montré, lors d’une étude MEG, que
des différences précoces d’activité neuronale (225-250 ms) sont associées
à l’amorçage par répétition pour des mots entendus dans des régions du
cortex auditif associatif. Ce résultat suggère, selon les auteurs, que la
réponse neuronale liée à la répétition d’un stimulus est initiée par des systèmes
de mémoire perceptifs spécifiques à une modalité, contrastant ainsi
avec les résultats de neuro-imagerie fonctionnelle précédemment présentés.
De façon similaire, Schweinberger (2001) a montré, lors d’une
tâche de décision de familiarité sur des voix (dire si une voix est familière
ou non le plus rapidement possible), que la répétition d’une même voix
(amorçage de voix) affectait son traitement au sein des aires corticales
auditives dans les 200 ms après le début de la voix.
CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES
En guise de conclusion, il paraît intéressant d’établir un lien entre ces
études d’imagerie et certains travaux prometteurs dans le domaine de la
perception auditivo-verbale qui ont également révélé des diminutions
d’activité cérébrale dans les régions néocorticales auditives. Par exemple,
lorsqu’un mot est présenté auditivement puis répété trois secondes plus
tard, Cohen et al. (2004) observent des diminutions d’activité cérébrale
dans une région antérieure gauche du sillon temporal supérieur qu’ils
qualifient de « auditory word form area ». De plus, Belin et Zatorre (2003)
ont établi un parallèle intéressant en observant des diminutions d’activité
cérébrale dans une région antérieure du sillon temporal supérieur droit,
symétrique à la « auditory word form area » décrite par Cohen et al.
(2004), lorsque des syllabes sont répétées avec la même voix mais pas avec
des voix différentes, suggérant un rôle important de cette région dans la
représentation de la voix. Bien que n’ayant pas la mémoire implicite à
long terme comme objet d’étude, ces données permettent néanmoins
d’envisager l’existence d’une mémoire perceptive implicite localisée dans
les régions auditives associatives, sous-tendant les effets d’amorçage
auditif pour les mots et modulant notre activité perceptive. L’évaluation
de cette mémoire perceptive en tant que module cortical dédié au stockage
à long terme des représentations auditives de la forme abstraite et
spécifique des mots requiert cependant la mise en place de paradigmes
Amorçage perceptif et mémoire auditive 563
L’année psychologique, 2006, 106, 543-567
particuliers, se soustrayant des mécanismes de « contamination » explicite
et de traitements conceptuels trop prégnants. Seuls les protocoles exempts
de ces biais potentiels, ou tout du moins les prenant en compte, permettront
de démontrer l’existence de cet hypothétique système de mémoire
et par conséquent d’interroger en profondeur les différentes représentations
perceptives sous-tendant l’amorçage auditif et leurs substrats
neuronaux. Bien que, de prime abord, les travaux sur la perception et la
mémoire à long terme semblent distants, ces différentes études sur
l’amorçage perceptif auditif permettent de toucher du doigt la relation
complexe unissant les mécanismes perceptifs et les phénomènes de
mémoire implicite à long terme. La fonction d’une mémoire perceptive
serait de reconstruire en un percept cohérent les informations sensorielles
entrantes par l’intermédiaire des représentations stockées en son sein, qui
seraient en retour modulées par les variations perceptives de notre environnement.
Les différents résultats rapportés dans le domaine auditif sont
le reflet de cette interaction perpétuelle et placent définitivement les effets
d’amorçage perceptif comme un champ de la cognition humaine à part
entière, à mi-chemin entre la perception et la mémoire.

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